Darius

peintre-encrier

toucher le ciel

« Jacob quitta Beer-Shiva et s’en alla vers Haran. Il arriva en ce lieu et y resta pour la nuit car le soleil s’était couché. Prenant une des pierres de l’endroit, il la mit sous sa tête et s’allongea pour dormir. Et il rêva qu’il y avait une échelle reposant sur la terre et dont l’autre extrémité atteignait le ciel et il aperçut les anges de Dieu qui la montaient et la descendaient ! …. »
Genèse 28:11-19

L’église saint Nicolas est désacralisée depuis 1793. Elle eut depuis différentes fonctions et servit, entre autre, de dépôt lapidaire. Elle accueille maintenant des manifestations culturelles.


C’est dans la nef de cette église que Darius a choisi de hisser sa « grande vélaire » longue bande de papier de cinquante mètres qui part de l’entrée de l’église pour se déployer dans la nef et rejoindre le haut de la croisée du transept situé à dix-huit mètres au dessus du sol.


« Encre en mouvement » tel est le titre donné par l’artiste à l’installation qu’il présente à l’église Saint Nicolas. La grande vélaire est en quelque sorte l’épine dorsale autour de laquelle se déploie un ensemble de travaux à l’encre sur papier venant habiter tout l’espace de l’édifice.


L’encre est le matériau avec lequel Darius va opérer sur la surface des papiers qu’il utilise. Il se qualifie lui même de peintre-encrier. L’encre et le geste qu’il accompli pour l’appliquer sont primordiaux dans le résultat obtenu. Il travaille « hors sol » nous dit-il, et applique l’encre en marchant, dans une gestuelle vive et elliptique sur laquelle il ne reviendra pas . Le repentir est hors de propos, la force du corps en mouvement détermine la forme qui s’inscrira définitivement sur le papier.


Encre et mouvement sont donc intimement liés, émanant de l’impulsion du corps de l’artiste en action. Ce n’est pas seulement la main qui trace mais le corps entier qui impulse le geste. Le papier prend acte de la trace laissée par l’outil, non pas un pinceau mais une sorte de longue raclette que l’artiste manipule dans un mouvement ample et rapide. Il y a du rituel et de la transe dans la fulgurance du geste accompli et qui se répète, chaque fois différent, sur les longueurs du papier déployé .


L’église Saint Nicolas après avoir été désacralisée, fut un dépôt lapidaire. On imagine aisément les blocs de pierres sculptées s’entasser dans le choeur et la nef venant apporter à l’édifice une pesanteur minérale et statique. Les papiers blancs encrés de noir suspendus par Darius et repartis dans l’espace apportent au contraire une légèreté qui magnifie la structure de l’église et font écho à l’élévation des colonnes de la nef et aux grandes arcades du choeur. Le dispositif d’accrochage est savamment étudié pour habiter les différentes parties de l’église, nef, bas côté et choeur sans oublier les absidioles et quelques niches creusées dans les murs. L’ensemble de ces feuillets aux écritures biffées apporte une présence douce et blanche ponctuant de taches lumineuse le clair/obscure de l’édifice.


Dans le récit de la genèse Jacob pris une pierre pour la poser sous sa tête et dormir. La pierre fit office d’oreiller et le sommeil vint. Un rêve apparu alors à Jacob qui vit une échelle partant de la terre pour atteindre le ciel. Des anges, dans un mouvement de va-et-vient montaient et descendaient de l’échelle. L’édifice de pierre que constitue l’église saint Nicolas est l’écrin choisi par Darius pour présenter son travail. La pierre est le support sur lequel s’appuient les différents dessins, suspendus aux murs ou posés à même le sol. C’est du sol que prend appui la grande vélaire pour s’élever vers le haut de l’église défiant les lois de la pesanteur. Lorsqu’on se situe juste à l’entrée de l’église face à la nef, la longue bande de papier commence à se dérouler à nos pieds puis dans une courbe ascendante fini par disparaître de notre vue, happée par la hauteur en direction du choeur. L’extrémité du rouleau est ainsi masqué par l’arc en plein cintre qui délimite le choeur de l’église. On se demande alors si le rouleau de papier a été déployé du sommet du choeur vers le sol ou l’inverse.


Telle l’échelle que Jacob vit en rêve, la grande vélaire construit un axe ascendant et descendant entre le sol et la voûte de l’église, et l’on pourrait voir dans les volutes d’encre déposées sur le papier la trace du mouvement des anges.
Darius, peintre encrier, accompli ainsi en écho au songe de Jacob et dans la lignée des bâtisseurs d’églises, le rêve ancestral d’aller toucher le ciel.


Véronique Sablery Août 2019

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