Darius

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Caen-Tokyo – Hugues Labrusse

Texte (extrait) d’Hugues LABRUSSE, publié dans le catalogue de l’exposition « Caen-Tokyo, un pont d’encre », qui a eu lieu en octobre 2013 à l’église du Vieux St-Sauveur à Caen.

La femme revêtue  de l’éclat du soleil, et debout sur la lune

Pourquoi chercher plus loin ? – demande Angélus Silesius. Cette figure de l’Apocalypse est une clef de l’abîme. Cette béance ne serait-elle pas celle qui, au cœur du voyage entre Caen et Tokyo, entre la pointe de l’Europe et l’Extrême-Orient, nous confronte à la distance où se trouvent simultanément séparées et étroitement liées l’architecture d’une église et, venues d’ailleurs,  les œuvres d’art qu’elle héberge ?

Nous traversons la place, son espace lézardé par les pavés, ses édifices en trapèze. L’ensemble est comparable au décor d’un théâtre en perpétuelle répétition. L’existence est une suite de réitérations dissemblables qui n’aboutissent jamais à une répétition générale. Les figures du temps n’en sont que les évanescences.

L’église du Vieux-Saint-Sauveur nous invite à la rejoindre. Dans une parole elliptique, Martin Heidegger affirmait que seul un dieu peut encore nous sauver. Ce qui peut prêter à rire ou, tout au contraire, nous bouleverser. Personne ne sait plus ce qu’on appelle un dieu, ne sait plus rien de l’appel d’un dieu. En revanche, le monde se sauve bel et bien, dans une fuite en avant qui l’étourdit. Désaffectée, l’église n’est plus une église. Elle est, comme tout un chacun, sans dieu, athée. On ne mesure pas encore assez la portée de cette sécularisation. Certes, Dieu est mort. Mais ne saurait mourir que celui qui a vécu et qui se survit dans l’épaisseur de la mémoire, à l’épreuve du manque et de l’oubli. Un dieu nous manque, cela veut dire qu’il passe à côté de nous sans nous atteindre et qu’il fait d’autant plus défaut que nous ne ressentons même plus  son éclipse. Mais vivre, ne serait-ce pas se sentir en permanence pris en défaut et souffrir cette violence ? Ce qui se refuse ici nous excède et limite radicalement tout accomplissement de soi.
Nous sommes exposés à l’impossibilité d’être, à cette extériorisation qui conditionne l’activité humaine.

L’agir humain n’a pas pour fonction de combler un vide, mais au contraire de lui donner forme, de le réduire au silence qui lui convient.  Cette réduction n’est en rien une mutilation, pas plus que le sont les arbres taillés du Japon. Elle exaspère la force du silence, la concentre à l’extrême, comme peuvent le faire un poème ou un dessin. Le silence n’est pas le mutisme. Son dire est à l’épreuve de ce qui, ayant toujours été dit, reste tacite et ne cède pas à la nouveauté. La prière et l’art en sont les expériences inégalables. L’expérience n’est pas une relation pragmatique à la présence des choses, mais une transhumance vers l’imprévisible, l’inconnu. Parcours sans fin, car ce qui nous en sépare ne s’épuise jamais.

Hugues Labrusse

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